
Il y a quelque chose d’assez étrange dans la trajectoire d’INEOS. La marque avait commencé avec une idée presque brutale : refaire un vrai tout-terrain à l’ancienne, au moment même où les SUV devenaient de plus en plus urbains, sophistiqués, et finalement assez éloignés du hors-piste. Et maintenant, voilà que le Grenadier commence doucement à glisser vers autre chose.
Pas un SUV premium classique. Pas encore. Mais le Trialmaster X montre clairement qu’INEOS a compris un détail : les clients capables de mettre plus de 80 000 euros dans un 4×4 veulent continuer à salir leurs bottes… sans forcément renoncer au confort.
Le paradoxe est là.
Une sorte de Defender qui refuse de devenir un Range Rover
Depuis son lancement, le Ineos Grenadier traîne cette réputation de “nouveau Defender thermique”. Une comparaison devenue presque automatique tant les proportions, la philosophie et même certains détails respirent le vieux Land Rover des années 2000. Sauf qu’INEOS semble aujourd’hui vouloir éviter l’erreur qu’a commise Land Rover avec le Defender moderne : devenir trop chic pour être vraiment rustique.
Le Trialmaster X marche donc sur une ligne assez fine.
On retrouve toujours les ingrédients presque caricaturaux du vrai franchisseur : châssis échelle en acier, trois différentiels verrouillables, pneus BF Goodrich tout-terrain, snorkel, treuil avant, suspensions renforcées. Même la capacité de remorquage garde quelque chose d’excessif avec un poids tractable annoncé de 3,5 tonnes et jusqu’à 7 tonnes de masse roulante totale.
On parle d’un véhicule pensé pour traverser des rivières, tirer une remorque à chevaux ou grimper dans des zones où un SUV électrique à jantes de 22 pouces ferait demi-tour après trois mètres.
Mais l’ambiance change quand on ouvre les portes.

Le cuir Recaro au milieu des bottes boueuses
C’est probablement ça le vrai signal envoyé par cette version X. Pas les badges spécifiques. Pas les nouvelles teintes comme le très britannique “Scottish White” ou le surprenant “Magic Mushroom”.
Le vrai changement, il est dans l’idée même d’installer des sièges chauffants Recaro en cuir dans un véhicule conçu pour être rincé au jet après une sortie forestière.
INEOS ajoute ici plusieurs éléments issus du Fieldmaster, la version plus orientée confort du Grenadier. Le système audio JBL, le volant habillé de cuir, les finitions plus valorisantes… On sent que la marque essaie progressivement d’élargir son public.
Parce qu’en réalité, le marché du 4×4 pur et dur reste minuscule aujourd’hui. Très rentable sur certaines niches, mais minuscule.
Le Land Rover Defender moderne l’a bien compris : une grande partie de ses clients ne quittera jamais l’asphalte. Pourtant, le simple fait de savoir que le véhicule peut partir au bout du monde fait partie du fantasme d’achat. INEOS joue exactement sur cette corde, avec un côté plus mécanique, plus industriel, presque plus froid.
Et ça fonctionne.

Un tarif qui commence à grimper sérieusement
Le problème, c’est qu’à force d’ajouter du raffinement, le Grenadier commence aussi à rejoindre les tarifs des références premium qu’il prétend contourner.
Au Royaume-Uni, le Trialmaster X démarre à plus de 75 000 livres. En France, avec le malus écologique et certaines options supplémentaires, on risque rapidement d’approcher des niveaux franchement élevés pour un véhicule utilitaire déguisé en aventurier chic.
Surtout quand un Defender bien équipé existe déjà en face, avec une technologie embarquée plus moderne, une présentation intérieure plus flatteuse et un réseau beaucoup plus développé.
Le Grenadier garde malgré tout un argument assez unique : il semble encore conçu par des gens qui pensent d’abord robustesse avant marketing. Même la planche de bord, pleine de boutons physiques et d’interrupteurs façon aviation, paraît appartenir à une autre époque. Une époque qui disparaît vite.
C’est peut-être ce qui attire justement.

Le dernier des gros cubes mécaniques ?
Le plus intéressant avec ce Trialmaster X, ce n’est pas forcément ce qu’il ajoute. C’est ce qu’il représente dans le paysage automobile actuel.
Un gros 4×4 thermique, à châssis séparé, pensé pour durer, réparable, sans obsession aérodynamique ni écran géant partout. Dit comme ça, on dirait presque une anomalie réglementaire de 2026.
INEOS profite encore d’une fenêtre très particulière. Les constructeurs historiques abandonnent progressivement les véhicules les plus rustiques à cause des normes et de la rentabilité. Toyota électrifie doucement ses Land Cruiser. Mercedes transforme le Classe G en objet de luxe absolu. Même Jeep devient plus lifestyle qu’utilitaire sur certains modèles.
Le Grenadier, lui, continue d’assumer une certaine lourdeur mécanique. Jusqu’au bout.
Reste à voir combien de temps ce type de véhicule pourra encore exister sans compromis plus radicaux sur l’électrification. Parce que derrière le cuir, les sièges chauffants et les logos spécifiques, le Trialmaster X ressemble surtout à une tentative de prolonger un monde automobile qui commence sérieusement à se raréfier.









