
Il fallait presque prendre la Bugatti Bolide à contre-pied pour retrouver quelque chose de l’ancienne Bugatti. La Destrier fait exactement cela. Elle reprend la base de l’une des machines les plus radicales jamais sorties de Molsheim, retire ses immenses appendices aérodynamiques et transforme l’ensemble en objet de collection. Une opération étonnante, surtout lorsqu’on sait que le W16 de 1 600 ch reste là, bien caché derrière cette carrosserie beaucoup plus sage.
Bugatti en fait la troisième création de son programme Solitaire, après la Brouillard et la F.K.P. Hommage. Le principe est désormais assez clair : produire des automobiles uniques capables de dépasser le simple exercice de style pour entrer dans le territoire, beaucoup plus fermé, de la pièce de collection. Le genre de voiture que son propriétaire ne regardera probablement jamais comme une simple voiture.
Une Bolide qui a changé de monde
La Bolide n’avait pas vraiment été conçue pour séduire par sa discrétion. Avec ses 1 450 kg à vide, ses énormes surfaces aérodynamiques et son W16 de 8 litres développant 1 600 ch, elle représente plutôt la vision extrême de Bugatti pour la piste. La production a été limitée à 40 exemplaires, avec un tarif annoncé de 4 millions d’euros hors taxes.
La Destrier part de cette mécanique, mais semble presque vouloir oublier la raison pour laquelle la Bolide avait autant de trous, d’ailerons et de surfaces génératrices d’appui.
La carrosserie descend à seulement un mètre de hauteur et adopte des proportions beaucoup plus fluides. Le traditionnel fer à cheval est élargi, tandis que la fameuse ligne en C de Bugatti est redessinée et s’interrompt avant les roues avant. À l’arrière, l’énorme aileron de la pistarde disparaît. La poupe devient presque sculpturale.
Même les roues prennent une autre dimension : 20 pouces à l’avant et 21 pouces à l’arrière, contre 18 pouces pour la Bolide.
La Destrier n’essaie donc pas de faire croire qu’elle est une nouvelle Bolide homologuée pour la route. Elle joue un autre jeu.

Le retour d’une Bugatti où le dessin compte autant que la mécanique
Le nom n’a rien d’anodin. Destrier désigne le cheval de guerre utilisé par les chevaliers au Moyen Âge. Bugatti exploite cette référence jusque dans certains détails, notamment avec un traitement martelé à la main sur les éléments métalliques du compartiment moteur.
C’est très éloigné de l’univers d’une hypersportive moderne couverte de carbone.
La teinte Sapphire Celeste participe énormément à cette impression. Son bleu multicouche a été imaginé en référence à l’Atlantic Pope, une Type 57 SC Atlantic construite sur le châssis 57 591 et livrée à Richard B. Pope avant de recevoir une autre couleur au cours de son histoire.
La référence à l’Atlantic est particulièrement forte chez Bugatti. Quatre Type 57 SC Atlantic seulement ont été fabriquées entre 1936 et 1938. Trois existent encore sous une forme ou une autre, tandis que l’exemplaire personnel de Jean Bugatti, surnommé « La Voiture Noire », a disparu. Bugatti estime depuis longtemps qu’un tel modèle pourrait dépasser les 100 millions d’euros s’il réapparaissait.
La Destrier cherche clairement à s’inscrire dans cette tradition de voitures dont la valeur ne tient plus uniquement à leurs performances.

Une voiture de 1 600 ch qui préfère presque ne pas le montrer
C’est probablement le détail le plus amusant de cette Bugatti.
Sous une carrosserie qui évoque davantage une sculpture qu’une machine de circuit, on retrouve le W16 8.0 quadriturbo de 1 600 ch. La même architecture qui animait la Bolide.
Sur la Bolide, chaque élément semble avoir une fonction : canaliser l’air, augmenter l’appui, refroidir la mécanique ou réduire le poids. La Destrier accepte de perdre une partie de cette agressivité visuelle pour gagner en sophistication. Ce n’est plus vraiment la performance que l’on expose, mais la manière dont elle est dissimulée.
Même le bouchon du réservoir d’huile reçoit une gravure spécifique avec la mention « 1/1 ».
Une façon très Bugatti de rappeler que personne ne trouvera la même dans un catalogue.

Le cockpit abandonne aussi la piste
Le changement est encore plus évident à bord. La Bolide assume un environnement de compétition, avec une ambiance de cockpit destinée à rappeler que cette voiture n’a jamais été pensée comme une GT traditionnelle. La Destrier prend le chemin inverse avec du cuir et du nubuck Ambre Voyageur, un textile tricoté en 3D inspiré de la haute couture et des fils de cuivre.
Le chrome martelé revient sur le volant rectangulaire, les aérateurs, les poignées et les seuils de porte.
Cela peut sembler excessif sur le papier. Sur une voiture unique à ce niveau de prix, c’est justement toute la logique du projet : le propriétaire ne choisit pas simplement une configuration, il participe à la création d’un objet qui n’aura pas de véritable équivalent.
Bugatti avait déjà expérimenté cette approche avec la Chiron Super Sport « 57 One of One », créée autour de l’univers de la Type 57 SC Atlantic. La marque considère depuis longtemps le travail de personnalisation comme une manière de prolonger son patrimoine plutôt que comme une simple liste d’options.

Une Bugatti pensée pour les concours, pas pour battre un chrono
C’est finalement là que la Destrier devient intéressante.
La Bolide cherche le circuit. La Destrier cherche presque le regard.
Elle sera dévoilée publiquement pendant la Monterey Car Week et doit apparaître au concours d’élégance de Pebble Beach le 16 août 2026. Le lieu est parfaitement choisi : Pebble Beach est l’un des rendez-vous les plus importants du monde pour les automobiles de collection et accueille régulièrement des Bugatti historiques rarissimes. La Type 57G « Tank », notamment, y a déjà été présentée. Cette voiture avait remporté les 24 Heures du Mans en 1937.
Le rapprochement entre les deux époques est assez fascinant. Dans les années 1930, Bugatti construisait déjà des voitures capables de passer de la route aux concours d’élégance tout en conservant un véritable pedigree sportif. La Destrier reprend cette idée, mais avec une mécanique qui appartient à une autre planète.
Elle ne cherche pas à être la Bugatti la plus rapide. Elle cherche quelque chose de plus compliqué à mesurer : devenir une voiture que l’on reconnaîtra encore dans plusieurs décennies.
Et c’est peut-être la meilleure façon de comprendre le programme Solitaire. Bugatti ne vend plus seulement des chevaux, des kilomètres-heure ou des chiffres d’accélération. La marque vend désormais de la rareté, de l’histoire et une forme de permanence. Avec la Destrier, la Bolide cesse presque d’être une machine de piste pour devenir une pièce de collection.
Le W16 de 1 600 ch est toujours là. Mais, pour une fois, ce n’est pas lui que l’on regarde en premier.










